02/08/2013

Discours du 1er août à JUSSY (GE)

  

Merci à toi, Monsieur le Maire de Jussy, mon cher Josef.

Chers collègues élus de Jussy et de France voisine, Mrs les maires de Machilly et de Juvigny,

Chers Jusserands, chers amis venus des alentours,

Bien chers tous…

Comme je suis heureux d’être parmi vous ce soir… Nous avons passé en effet un 1er août mémorable l’an dernier, et d’être à nouveau là, aujourd’hui, je vous l'assure, est une grande joie…

Lorsque Josef MEYER, votre maire, m’a proposé d’être votre invité pour prononcer un discours à l’occasion du 1er août, j’ai d’abord pensé qu’il me faisait une blague. Je me suis dit, connaissant son sens de l’humour qu’il voulait faire une petite provocation, qu’il trouvait amusante l’idée qu’un « p’tit  français » vienne dire quelques mots en ce jour pourtant dédié à votre nation. Il semblerait néanmoins que tout cela ne soit pas une plaisanterie puisque je me suis pincé avant de monter sur cette estrade, et qu’il me paraît tout à fait évident que je ne suis pas en train de rêver.

Ainsi, après votre conseiller d’Etat Pierre MAUDET l’an dernier, c'est bien un maire français qui a la chance, le plaisir, et surtout l’immense honneur de s’exprimer devant vous, ce soir, à ce moment certes convivial mais aussi  solennel qu’est la célébration de votre fête nationale.

La chose est pour le moins inhabituelle, je pense même que cela ne s’est jamais produit et je veux croire qu’il y a là comme un symbole. Un symbole extrêmement fort de notre amitié, mais aussi et au-delà un symbole plus fort encore de ce qui nous lie, suisses et français, genevois et hauts-savoyards, jusserands et saint-cerguois, proches voisins que nous sommes, dans cette magnifique région dont nous partageons l’histoire et  la destinée et qui s’appelle désormais le Grand Genève.

C’est donc soyez en sûrs une très grande émotion et une très grande fierté pour moi, pour mes collègues élus et pour mon village d’être vos invités ce soir. J’espère que nous saurons nous en montrer dignes.

A l’heure effectivement où s’invectivent les plus radicaux, de part et d’autre de la frontière, où certains fustigent le frontalier « paresseux et arrogant » comme d’autres voudraient traquer les suisses « éternellement profiteurs », comme le dénonçait d’ailleurs hier soir votre Président Ueli MAURER, il est essentiel de réaffirmer les liens profonds qui nous unissent, et de refuser ces clichés idiots dont on nous gratifie, suisses comme français.

Ce soir vous fêtez les 722 ans de votre pacte fédéral, qui fonde la confédération helvétique, ce soir est un  temps particulier où vous vous retournez, où vous vous recueillez sur la patrie, c’est un temps de communion où la nation toute entière interroge ses valeurs, et, forte de son passé, se projette dans l’avenir.

C’est une magnifique occasion pour le français que je suis de modestement, vous dire ce qu’évoquent pour moi la Suisse et plus particulièrement Genève, et bien sûr Jussy.

Tout d’abord je suis né à quelques centaines de mètres d’ici, à vol d’oiseau, de l’autre côté de votre très belle forêt, à deux pas de la frontière. Autant dire qu’enfant, je ne me suis jamais trop posé la question de savoir si j’étais en suisse ou en France lorsque j’allais rejoindre des petits copains dont je ne savais franchement pas non plus s’ils étaient suisses ou français. En l’occurrence je me rendais souvent à Moniaz, à la ferme COMTE, et nous jouions des après-midi entières à travers champ, à travers bois. Nous devions sans doute passer une dizaine de fois la frontière par jour, sans le savoir. Nous venions à la vogue de Jussy, et j’étais charmé par les courses de cochon et par les spectacles de lutte suisse… Et mes amis suisses venaient également à nos fêtes du côté français…

Mon grand–père était douanier, à Moniaz justement, dans cette douane que nous venons d’ailleurs de rénover pour y faire deux logements.  Il y a fait toute sa carrière, et définitivement, en disant cela, je me dis que la frontière est un particularisme inscrit dans les gênes de la famille.

Un particularisme qui est une richesse. Car plus qu’à se déclarer suisse ou français, j’ai parfois l’impression qu’il serait plus juste, si je devais définir mon identité, de me revendiquer « citoyen de la frontière », tellement j’éprouve cet attachement aux deux côtés de celle-ci et tellement j’aime vivre en ce lieu où les cultures échangent et vivent ensemble.

Certains considèrent la frontière comme un mur, un obstacle visant à empêcher le passage. J’aurai plutôt tendance à la voir comme une porte, comme une fenêtre, comme quelque chose en tout cas qui invite au voyage, à la rencontre, en bref, qui donne envie d’aller voir ce qui se trouve derrière.

Et les échanges, dans notre région, ont toujours été extrêmement nourris. Les limites de nos territoires n’ont cessé d’évoluer au fil du temps, et c’est vrai que Genève n’est membre de la confédération que depuis 1815, et que la Savoie n’a été rattachée à la France qu’en 1860.

Les paysans suisses et français ont toujours beaucoup échangé de part et d’autre de la frontière, et cela perdure encore, en effet, ce sont des vaches suisses qui paissent à l’alpage de la LETTAZ, à Saint-Cergues, dans les Voirons, cette belle montagne dont nous partageons la réconfortante silhouette.

Nos arrières grands parents, du côté français, allaient vendre leurs fruits à Genève, à Carouge…. Tout cela pour dire que nous avons toujours eu, par ici, une logique de région plutôt qu’une logique de pays. Car il y a ici des spécificités qui sont parfois mal comprises par Berne ou par Paris.

En grandissant, ma mère m’emmenait à la MIGROS où à la COOP, et j’éprouvais une sorte d’excitation pour ces produits made in SUISSE qui différaient des produits français, comme j’entends d’ailleurs souvent mes amis suisses me dire leur fascination devant le choix invraisemblable proposé par nos immenses supermarchés français.

Ce que nous ressentons mutuellement, c’est presque une sorte de petit exotisme, à notre échelle, lorsque l’on se rend les uns chez les autres, parce que des petites expressions différent, parce que les lois ne sont pas les mêmes, parce que les cultures tout en étant proches, sont tout de même différentes, et c’est je crois ce qui fait tout l’intérêt, toute la richesse de la région. Et c’est ce qui fait que la frontière est quelque part si précieuse. Car une fois encore, au lieu de nous séparer, elle garantit nos particularismes et nous permet, car elle est souple, de nous rencontrer, de confronter nos points de vue, de nous chamailler un peu parfois, en tout cas de nous enrichir de la spécificité de l’autre.

 

L’adolescent et le jeune que j’ai été est beaucoup sorti en suisse, à Genève. Pour nombre de français, Genève est perçue comme LA grande ville, comme LE centre culturel et de loisirs de toute la région. J’avoue éprouver un amour immodéré pour vos petits bistrots, qui ont pour beaucoup garder leur charme d’antan, j'ai un amour immodéré pour vos auberges communales, pour tous ces lieux que vous avez su préserver et qui malheureusement ont un peu disparu du côté français.

Nous partageons également un merveilleux patrimoine naturel, et depuis ma plus tendre enfance, j’ai parcouru en long, en large et en travers les bois de JUSSY, et votre très belle campagne. Nombreux sont d’ailleurs les français à venir s’y détendre, et s’y promener, comme de nombreux genevois, également, viennent se dégourdir les jambes dans les Voirons ou sur le Salève.

Même lorsque je suis parti à Paris faire mes études de droit, la Suisse s’est immédiatement rappelée à moi. En effet, en droit constitutionnel comparé, la Suisse est le modèle confédéral par excellence, et sa démocratie est étudiée en détail par tous les aspirants juristes, qui ayant en tête le modèle jacobin et centralisateur français regardent avec étonnement la souplesse de votre organisation politique.

Le modèle politique suisse tout en étant ancien est particulièrement moderne, et ce qui choque presque le français quand il s’y intéresse, c’est la façon que vous avez de refuser le pouvoir d’un seul au profit d’une collégialité, d’un consensus, ce mot étrange qui fait bourdonner les oreilles des politiciens français, qui malgré la République sont restés un peu des rois.

En bref, en résumé, je veux clamer ce soir mon amour pour cette région. Il était donc presque évident que ma vie affective s'inscrive dans cette logique... Et donc, bien entendu, je suis tombé amoureux d’une genevoise… Ma femme m’a fait découvrir la Suisse, moi qui ne connaissais guère que Genève et ses alentours, et j’ai été émerveillé par la pureté de ces paysages, par la diversité des cultures, des langues, et j’ai apprécié le lien qui réunissait tous ces êtres si différents qui se sont fédérés, au-delà de leurs particularités derrière un même drapeau.

Tout cela pour vous dire, mes chers amis, que je suis heureux, ce soir, d’avoir l’occasion de dire aussi mon amour pour votre pays, qui est aussi je pense un peu le mien. Ma femme est suisse, ma fille est suisse, la moitié désormais de ma famille est suisse et plus que jamais je me sens lié à votre pays.

Et dans ma mission de maire, j’ai pu mesurer également combien nos liens sont à renforcer, combien nous devons travailler toujours plus, encore et encore, ensemble, pour cette région. Je veux remercier chaleureusement Joseph, votre maire, qui a de nombreux talents et en particulier celui de savoir réunir, de savoir fédérer. Nous nous sommes beaucoup rapprochés entre Saint-Cergues et Jussy, ces dernières années, c’est largement grâce à lui, et nous avons pu réaliser que nous partagions beaucoup de problématiques communes. Nous sommes deux poumons verts dans le Grand Genève. Nous sommes deux villages où il fait bon vivre, ou la population aime se réunir… Nous sommes deux villages qui entendent le rester, tout en participant au nécessaire développement de la région. Nous sommes quotidiennement traversés par des hordes de véhicules qui se rendent à Genève et avons les mêmes inquiétudes pour la tranquillité et la sécurité de nos habitants. Nous attendons avec la même impatience l’arrivée du CEVA qui viendra nous l’espérons limiter ces flux incessants de voitures, et les jusserands iront peut-être comme les saint-cerguois prendre le train à Machilly pour se rendre à Genève…

Nous participons activement aux réunions transfrontalières dont l’ambition est de régler les grands déséquilibres qui affectent cette région, en matière d’emploi et en matière de logement notamment. Car il est vrai que la France voisine ne crée pas assez d’emplois, tout comme le canton de Genève ne produit pas assez de logement. Votre conseiller d’état François LONGCHAMP a reconnu que le nombre de logements produits à Genève, quoique supérieur à ceux des années précédentes était encore trop faible. Et là encore, c’est un problème COMMUN, car ce sont nos classes moyennes respectives qui sont condamnées à l’exil. Les classes moyennes genevoises ne peuvent plus se loger sur le canton, dès lors se délocalisent en France voisine, et par la même participent avec les frontaliers à renchérir le prix des logements chez nous. Face à cela, nos classes moyennes à nous, salariées en euros, sont elles mêmes renvoyées plus loin, à une cinquantaine de kilomètres, là où les prix sont plus accessibles. Ces mouvements importants de population qui habitent toujours plus loin de leurs lieux de travail créent des embouteillages, des bouchons, dont nous subissons tous les conséquences.

Et si Genève sans doute ne construit pas assez, la France, elle, est beaucoup trop permissive, et a déjà relativement bien abîmée sa campagne, là où c’est vrai, vous avez su magnifiquement la préserver.

A Saint-Cergues, nous avons fait le choix de nous inspirer quelque peu des genevois et des suisses en général en arrêtant de miter notre territoire, en construisant moins et surtout mieux, pour protéger également nos espaces naturels et agricoles, comme vous avez si bien su le faire à Jussy, par exemple, tout en densifiant également votre centre de village.

 Nous avons développé une politique environnementale forte, en recourant à la gestion différenciée des espaces verts, c’est d’ailleurs la ville de Lausanne qui nous a formé sur la question. Nous avons replanté et repris des vergers à l’abandon, nous avons créé un rucher communal, nous avons mis en place tout un train de mesure pour favoriser la biodiversité et essayer de redonner à la nature son écrin originel.

Et nous avons construit, aussi, pour prendre notre part des besoins de la région, mais nous le ferons donc désormais de façon maitrisée, en révisant et en revoyant à la baisse notre plan directeur communal.

Dans ce cadre, je dois dire que nous accueillons à l'heure actuelle plus de 400 citoyens genevois et suisses dans notre village.

Des suisses qui s’intègrent très bien dans la vie de la commune, qui participent activement aux événements festifs, qui sont bénévoles dans nos associations, bref, des citoyens au sens noble du terme, à part entière, qui aiment l’endroit où ils vivent, et qui certes, même s’ils ont été contraints à  quitter leur canton pour la plupart d'entre eux, trouvent malgré tout une bien belle vie en nos communes frontalières. Je suis fier de cela, fier que nous vivions vraiment ensemble, fier que nous bâtissions à notre échelle ce grand Genève, qui fait peur à certains et qui pourtant est notre seul salut, qui est la seule façon de mieux organiser cette région pour que la qualité de vie, de part et d’autres de la frontière soit préservée.

 Au-delà des tensions qui agitent parfois les débats dans la région, au-delà des invectives, des reproches, il faut se demander ce que serait Genève sans les frontaliers, et ce que serait la France voisine sans le dynamisme de Genève. Il faut cesser de part et d'autre, de cracher dans la soupe.  Malgré les tentations de repli, de tous côtés, notre avenir ne s’accomplira qu’ensemble parce que nous sommes les deux indissociables parties d’une même région, parce que ce grand Genève n’est pas qu’une terre d’opportunité économique, parce que le grand Genève n’est pas qu’une place financière ou qu’une villégiature de diplomate, parce ce que la région genevoise a une âme, un esprit, une culture qui lui est propre, qui découle d’une histoire riche et que cela est précieux à nos yeux, et que cet héritage mérite âprement d’être défendu.

Face à un monde qui se globalise, où tout finit par se ressembler quelle que soit la latitude, je veux rendre hommage à la façon dont vous, suisses, avez su préserver vos particularités, et c’est au nom de ces mêmes particularités, plus locales, que je veux rendre hommage ce soir à ce qui fait que nous sommes amis, à ce qui fait que nous aimons tant nous voir, nous rencontrer entre élus de la frontière, à ce qui fait que nous avons fondé, de façon plus ou moins consciente une sorte de Grand Jussy ou de Grand Saint-Cergues, comme vous préférez, dans lequel nous savons nous retrouver, loin des politiques politiciennes, entre gens simples qui aiment leur région, leur terroir, leur patrimoine, et qui savent que nos problèmes et leurs solutions sont communs, entres gens simples qui savent vivre, partager la table et surtout le verre.

De tout cœur je veux te remercier Josef de m’avoir invité, et vous remercier tous de m’avoir écouté, en espérant que je ne vous aurai pas paru un français trop « arrogant », mais plutôt un français qui aime la Suisse, ce « grand petit pays », un français qui aime Genève, et qui aime JUSSY. 

Bonne soirée à tous et bonne fête du 1er août.

Les commentaires sont fermés.